Acte du café-débat du 24 janvier 2008:
Quel travail de mémoire en Méditerranée ? Exemple de la construction d’une Mémoire collective : l’historiographie de la
Corse à travers les siècles
Intervention de Lisa D’Orazio :
Nous avons voulu débuter notre premier café-débat sur le thème de la Mémoire. Ce champ d’étude est nouveau. En effet, depuis une vingtaine d’années, un peu partout dans le monde, les
scientifiques comme l’opinion publique ont redécouvert l’importance de la mémoire dans la constitution de l’identité des sociétés humaines. En témoignent aussi bien les appels répétés au
“ Devoir de mémoire ”, le développement de l’histoire orale et des films de témoignages, que le succès de la grande entreprise éditoriale menée par Pierre Nora sur les
« lieux de mémoire», et, plus largement, des livres fondés sur le souvenir. De plus, polysémique et plurielle, la notion de mémoire engage tant les mécanismes de rappel et de
recouvrement du souvenir, les processus dynamiques et génératifs de relecture des représentations sociales collectives, étroitement liés à la question des identités présentes, que les souvenirs
eux-mêmes. Ainsi, le choix de l’intitulé du café-débat est donc pertinent à une époque de « frénésie mémorielle » selon les dires de T. Fabre.
Contexte de la Méditerranée :
Certes, cette thématique revêt une importance particulière au niveau mondial, mais elle est d’autant plus prégnante en Méditerranée. En
effet, il est d’ailleurs à noter selon le mot de T. Fabre que le monde méditerranéen est régi, par un « trop plein de mémoire ». Car il s’agit d’un espace de civilisations
simultanées et superposées dont l’originalité réside dans une riche combinaison d’affrontements, de convergences et d’influences croisées. Cette combinaison de diversités conduit à réfléchir non
pas à une Mémoire en Méditerranée mais à des mémoires plurielles qui cohabitent et parfois s’affrontent.
Les façons d’appréhender la Mémoire en Méditerranée :
Comment est appréhender actuellement cette notion dans cet espace ?
Tout d’abord, on envisage aujourd’hui sur les deux rives une communauté mémorielle. En effet, la communauté mémorielle en Méditerranée existe au niveau de la culture, de la musique mais aussi de
la cuisine par exemple. Une synthèse récente des travaux anthropologiques menés en Méditerranée (Albera D., Blok A., Bromberger C. 2001) montre qu’il existe dans les sociétés méditerranéennes une
toile de fond commune, un air de famille, jamais uniforme et pourtant présent.
Mais la Mémoire en Méditerranée, reste surtout un enjeu politique qui s’inscrit dans une réflexion sur les identités politiques et les interprétations du passé. Ainsi, un des axes importants
reste celui des conflits mémoriels. Elément mémoriel par excellence, les conflits font partie intégrante du monde méditerranéen. En effet, sur le Bassin Méditerranéen, s’imposent les mémoires
« bruyantes ». plus particulièrement sur les rives de la Méditerranée, les notions de conflits et de guerres, de blessures et de traumatismes sont constamment évoquées.
Le Travail de Mémoire :
Ainsi face à cette situation mémorielle, on peut se demander « comment mettre en place un travail de la mémoire en Méditerranée ? ».
Le travail de mémoire serait donc ce processus au cours duquel les représentations dominantes d’une communauté au regard de son passé peuvent être tout à la
fois contestées, déplacées, reconfigurées. Si l’objectif de rencontres comme la nôtre est aussi de réfléchir aux conditions pour dépasser les mythes», la question est alors de savoir jusqu’à quel
point le travail sur la mémoire peut contribuer à dissiper les incompréhensions et à apaiser les conflits aussi bien intra- qu’intercommunautaires.
Présentation du café-débat :
Pour évoquer ce sujet de la Mémoire en Méditerranée, nous avons voulu nous intéresser à la Corse. La construction d’une Mémoire collective (selon l'historien
Pierre Nora «
le souvenir ou l’ensemble de souvenirs, conscients ou non,
d’une expérience vécue et/ou mythifiée par une collectivité vivante de l’identité de laquelle le sentiment du passé fait partie intégrante ») et la sauvegarde d’une identité sont des
éléments majeurs de réflexions depuis les années 70 en Corse. L’île fait partie de ces mémoires difficiles et conflictuelles qui existent de part et d’autre du bassin méditerranéen. Il s’agit
bien en effet d’un enjeu à la fois politique et identitaire. Antoine-Marie Graziani va donc nous évoquer comment au fil des siècles s’est construite cette Mémoire collective par le biais des
regards de nos voisins méditerranéens et par nos propres regards.
Nous avons voulu de même, le temps de cette intervention, réconcilier Mémoire et Histoire en appréhendant le poids de l’historiographie dans les Mémoires. Car il ne faut pas oublier que selon
Pierre Nora : « Mémoire, histoire : loin d'être synonymes, nous prenons conscience que tout les oppose. La mémoire sourd d'un groupe qu'elle soude, ce qui revient à dire, qu'il
y a autant de mémoires que de groupes ; qu'elle est, par nature, multiple et démultipliée, collective, plurielle et individualisée. L'histoire, au contraire, appartient à tous et à personne,
ce qui lui donne vocation à l'universel ».
Conclusion :
Avant de laisser la parole à Antoine-Marie Graziani, je voudrais conclure en quelques mots. Le travail de mémoire est important pour la construction de la Méditerranée. Selon Benjamin
Stora : « il est difficile de concevoir une Union méditerranéenne indépendamment de la mémoire des peuples ».
Ainsi, la Mémoire sera présente comme fil conducteur tout au long de nos cafés-débats. Elle sera aussi au centre de notre colloque en juin intitulé Identités et Mémoire en
Méditerranée.
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L’historien Antoine-Marie GRAZIANI
Antoine-Marie GRAZIANI, l’historien que l’on ne présente plus.
Professeur des Universités à l’IUFM de la Corse, membre de l’IUF. Auteur de nombreux articles traitant de la Corse et de la Méditerranée occidentale, il a obtenu le Prix du livre corse 1992 pour
les Feux de la Saint-Laurent et le Prix de la Région Corse 2000 pour Sampiero Corso, un mercenaire européen au XVI e siècle (en
collaboration avec Michel Vergé-Franceschi). Il a signé en 2002 une biographie remarquée de Pascal Paoli, Père de la patrie corse, Editions Tallandier. Faut-il rappeler
que depuis 2003 il s’est attaché à publier en une douzaine de volumes (déjà 3 de publiés) toute la correspondance de Pasquale Paoli. Il a réalisé
l’exposition itinérante pour la Commémoration du bicentenaire de la mort de Pasquale Paoli.
Pour une première manifestation de Vox Mediterranei, on ne pouvait rêver mieux.
INTERVENTION d’Antoine-Marie GRAZIANI :
L’histoire de la Corse a été victime du changement d’identité que l’île a connu lors des siècles derniers. Cette identité originale consistait bien sûr en une certaine lecture de la Corse telle
qu’elle se construisait. Mais aussi, nécessairement en une certaine vision du passé qui permettait de donner un sens à cette identité nouvelle. Ainsi, la mémoire collective s’est forgée à travers
ces mutations. On peut dire alors qu’il existe plusieurs mémoires et aussi plusieurs histoires. Comment donc construire un travail de mémoire en Corse ? Comment comprendre les influences
d’une historiographie marquée par deux moments fort : une Corse italienne et une Corse française ? Ces questionnements sont à même de nous aider à définir une identité et une mémoire
collective construite au fil des siècles. Le but de cette intervention est donc de revenir sur une historiographie française et italienne riche de manière chronologique, qui ont permis
l’élaboration d’une image forte de l’île.
Antiquité :
La période Antique est appréhendée grâce aux textes d’auteurs antiques qui ont été regroupés dans un corpus constitué par
Olivier Jehasse dans
Corsica Classica. Selon
Olivier Jehasse, il paraît plus juste, dans l’attente de découvertes archéologiques probantes, de chercher une explication à travers les textes antiques et l’étude linguistique
contemporaine. On y trouve entre autres
Strabon, l’Itinéraire d'Antonin, ou encore
Ptolémée.
Ces textes ne posent pas de problèmes majeurs d’interprétations et constituent des témoignages forts d’une époque.
Epoque moderne :
Révoltes, répressions, révolutions, changements de régime se succèdent à un rythme rapide de part et d’autre d’une longue période de paix génoise. L’époque moderne en Corse constitue 250 ans
d’une histoire riche en événements.
Un auteur marque particulièrement la période. Agostino Giustiniani, homme d’Eglise de Rapallo, évêque du Nebbio rédige entre 1526 et 1530, l’essentiel de sa description de la
Corse, Dialogo nominato Corsica. Il ne s’agit pas seulement d’un traité de géographie, mais d’une œuvre de premier plan d’un humaniste. Il est un excellent informateur sur l’intérieur de
l’île. On trouve chez lui un très grand souci du détail, particulièrement pour le nord de l’île : lieux habités, rivière, productions, églises. Cependant, l’analyse des Corses repose
sur leurs défauts congénitaux (fainéants, mauvais agriculteurs, faux témoins). Mais l’on peut relever face à ces énumérations négatives, ce qu’il y a d’éternel dans cette Corse des chefs
locaux toujours prêts au combat, cette Corse des Caporali du Nebbio auxquels il a été si souvent confronté. Cette œuvre marque considérablement l’époque moderne et s’impose durant des siècles
comme une référence.
Ainsi, le Chroniqueur Marc’Anton Ceccaldi s’inscrit dans cette veine et revisite l’œuvre de Giustiniani. Il évoque les malheurs du 16ème siècle, où se déroulent les
guerres dites des français et de Sampiero Corso sur fond de famine et d’invasions barbaresques en reprenant bien des idées du premier auteur.
Anton Pietro Filippini (1530-1594), ami du précédent, vicaire du diocèse de Mariani, quant à lui, récupère les deux textes des précédents dans son œuvre
Historia di Corsica qui remporte un vif succès. En effet, toute la partie géographique de l’ouvrage est due au texte de Giustiniani. Malgré qu’il soit Corse, il poursuit l’analyse
de celui-ci sur ses compatriotes en évoquant leurs défauts très marqués.
Ces diverses visions de la Corse restent donc fortement marquées par l’œuvre de Giustiniani.
Á partir du XVIIème siècle, on s’intéresse davantage à l’île. La mode des ouvrages iconographiques permet de mieux connaître la Corse en Europe. Ainsi, Cesare Rippa
écrit à la fin du 16ème siècle un ouvrage d’images effectuées par le chevalier d’Arpin « Iconologia » où il met en scène des décors et des saynètes. La
Corse y’est représentée comme une femme maigre au teint clair, accompagné d’un chien féroce. De plus, tout un travail de cartographie est mis à l’honneur.
Il semble donc à l’aube du 18ème siècle que l’image de la Corse évolue.
Au XVIIIème siècle :
Au 18ème siècle, la Corse devient objet de discours du fait de son histoire troublée. Ambroggio Rossi (1754-1820) fait le lien entre l’époque moderne et contemporaine.
Supérieur du couvent d’Ajaccio, grâce à la protection des Bonaparte, consulte l’Archivio secreto de Gênes qui nourrissent les Osservazioni storiche sopra la Corsica. Ses sources, malgré l’absence de méthode critique et ses positions pro-françaises, font de
son œuvre un ensemble abondamment documenté mais contestable.
Au XIXème siècle
Après la fin de l’Empire et sous la Monarchie, sont publiées beaucoup d’histoires de la Corse. Ainsi, Francesco Ottaviano Renucci (1767-1842), administrateur sous Napoléon en
Corse, publie deux volumes d’une Storia di Corsica (183-1834) qui connut un réel succès. Habilement, il néglige l’histoire ancienne pour s’étendre sur la période contemporaine. Même
s’il est armé de convictions républicaines et francophiles, le travail de Renucci ne souffre pas de partis pris trop saillants. Avant de disparaître, il rédige Memorie,
véritable réservoir d’images, de portraits et d’anecdotes, qui sont la face cachée de l’œuvre officielle. Il ne s’agit pas d’un ouvrage écrit jour après jour, mais d’une récapitulation, tardive
et subjective, de toute une vie organisée en tableaux de 1767 à 1837. Dans les Memorie, Renucci campe son propre rôle comme celui d’un républicain enlisé dans des
contradictions idéologiques et linguistiques qui le rendent paradoxalement plus humain que beaucoup de lettrés corses de son temps. Il est un de ces érudits qui ont contribué par des œuvres comme
Memorie à la construction d’une mémoire exploitée de nos jours par les historiens.
Son élève, Joseph-Marie Giacobbi (1804-1870), rédacteur en chef de L’écho de la Corse, est aussi l’auteur d’une Histoire de la Corse en 1830 en
français. Il s’agit d’une histoire « plutarquisante » des hommes illustres. Le livre se construit sur une double articulation Sampiero et
Paoli. On traite de Napoléon à part. Il s’inscrit dans la voie des historiens romantiques qui expédiaient les cent soixante années séparant la fin des guerres de Sampiero
(1569) du début des Révolutions de Corse (1729) par une formule « le siècle de fer » et quelques rares pages.
Cependant, d’autres travaux apportent un souffle nouveau. Le milieu de siècle est donc marqué par les travaux de Gregorj Jean Charles (1797-1852). La réédition en 5 volumes de
Filippini, qu’il réalise, éclaire le 16ème siècle insulaire. Il publie entre autre les statuts civils et criminels de la Corse. Il est surtout un des pionniers
qui sut démanteler les images et les clichés qui encombre depuis toujours le passé de l’île. Il contribue ainsi à transformer l’idée que le large public se faisait de l’histoire de La Corse au
milieu du siècle.
Après une période un peu creuse, survient un regain d’intérêt pour l’histoire de la Corse. En 1880 est fondé à Bastia, la Société des Sciences historiques et naturelles de la
Corse. Cela contribue à la redécouverte des écrits des siècles précédents grâce à de nombreux travaux historiques. La
redécouverte de ces récits par des érudits et des historiens permet l’écriture de nouvelles histoires de la Corse. Colonna de Cesari Rocca Raoul est au fait de
cette initiative. Historien de la Corse et biographe, il écrit en plus de ses publications une Histoire de la Corse à la fin du 19ème siècle.
Ainsi, les travaux de Gregori, ceux, autour de l’abbé Letteron, de l’équipe du Bulletin de la société des Sciences de Bastia, d’un
Cesari-Rocca à la fin du 19ème siècle, ont révélé au public des pans entiers d’une histoire et originale, et obligé les historiens de leur temps à quelques évolutions
conséquentes. Ils ont servi de terreau, à toute recherche historique jusqu’aux années 60.
Au XXème siècle :
A cette époque, les études sur la Corse (qu’on n’appelle pas encore recherche scientifique) se ressentent d’une part de l’absence d’université qui laisse le champ libre à des amateurs souvent
discutables, d’autre part des présupposés idéologiques que le conflit franco-italien impose aux chercheurs, sans qu’ils en aient toujours conscience.
Ainsi, l’historiographie corse s’est aussi construite grâce aux regards des historiens italiens des années 30-40. Au début du 20ème siècle, il existe deux écoles en Italie. En premier
lieu, il s’agit d’une école nationaliste. Volpi qui a fabriqué une histoire de la Corse irrédente, en est l’instigateur. En 1930, il créé la Revue Archivio Storico di a
Corsica. En dépit d’une profonde orientation fasciste et irrédentiste conduisant à l’interdiction de commercialiser la revue sur le territoire français, il s’agit d’un gisement de
documents, souvent inédits, recueillis avec une rigueur scientifique irréprochables. Il est quand même un grand historien, même s’il est monarchiste et nationaliste. Il développe l’image d’une
Corse irrédente et il reprend néanmoins l’idée d’une Corse « cage sans les oiseaux ». . Ses oeuvres furent cependant interdites par les fascistes et puis après par les
républicains.
Une deuxième école s’est substituée à la première en 1943. Franco Venturi, jeune historien, critique ce travail dès 1930. Il récuse l’irrédentisme. Pour lui, « la
Corse n’est pas cet ensemble italien ». Il étudie de son côté la Corse de Paoli comme un moment d’indépendance mais non plus un moment de refus de Gênes. Cette idée émise pour
la première fois fait des émules. L’historiographie italienne s’en trouve marquée. Elle devient alors le croissement entre ces deux présentations de la Corse.
Ainsi, Enersto Sestano, historien marxiste dans les années 60, se pose des questions sur la société corse. Pour la première fois, en Italie et en France, l’histoire
événementielle qui stigmatisait la Corse depuis des siècles cède le pas à une histoire de l’homme et d’une collectivité. Il s’agit peut-être d’un premier pas vers une nouvelle histoire de la
Corse, telle qu’on l’appréhende aujourd’hui.
Comment s’est construite l’histoire corse contemporaine ?
L’intérêt pour l’île trouve donc son expression dans le renouveau culturel qui se manifeste depuis 1970. Comme à la fin du 19
ème Siècle et au cours de l’entre-deux-guerres, la
revendication s’exprime aussi sur le terrain culturel. C’est une forme de réponse plus ou moins conséquente et collective à l’accélération des processus d’assimilation ou d’agression à l’égard du
milieu local, l’expression d’un rejet d’une image dégradante d’une Corse folklorisée et transformée en produit de consommation «
qui se vend bien »
[1]. Une fièvre de publications, souvent fort savantes, emplit les vitrines des librairies de livres nouveaux, chaque mois plus nombreux.
En quelques années le nombre des travaux sur la Corse s’accroît. En outre, la recherche prend de nouveaux visages. L’influence de l’École Française des Annales s’exerce sur les historiens corses,
ce qui se traduit par de nouvelles méthodes et le défrichement de champs nouveaux. L’histoire bénéficie des techniques et d’un esprit d’innovation. L’utilisation du matériel documentaire se
trouve facilitée par le micro-filmage.
Il s’agit donc du début d’entreprises systématiques de dépouillement et de micro-filmage d’archives médiévales, pisanes et génoises
[2]. C’est le cas de la partie moderne des mêmes archives microfilmées par le Centre d’Études Corses d’Aix sous la direction de
Francis
Pomponi et des archives privées de l’île par le Père André Marie
[3].
Parallèlement, la tendance à l’histoire économique et sociale s’affirme avec
Francis Pomponi[4] (quelques essais pour une histoire marxisante).
Francis Pomponi effectue quelques analyses socialisantes avec par exemple un
travail sur les cahiers de doléance de 1789. Antoine Casanova
[5], lui, explore les rapports entre technique et société ou les confins de l’histoire et de l’ethnologie ;
François Joseph Casta assure la place de l’histoire religieuse
[6], et enfin
Jean-André Cancellieri en tant que médiéviste, rend compte de toutes les richesses des registres des notaires
génois
[7].
De même,à l’heure des synthèses, un public plus exigeant réclame des ouvrages d’histoire sérieux. «
Histoire de la Corse », tel est tout simplement le titre de l’ouvrage
collectif publié chez Privat en 1971 sous la direction de
Paul Arrighi[8]et de la synthèse de
Francis Pomponi chez Hachette en 1979
[9]. Un vulgarisateur comme
Pierre Antonetti garde, lui aussi, la même simplicité de titre
[10].
Pourtant, les années 70 n’ont pas produit de grandes histoires de la Corse. Issues de l’application à l’histoire insulaire des catégories d’une histoire sociale dominante aujourd’hui remise en
cause, elles ont abouti, le plus souvent à un placage de schémas partisans qui se sont révélés inadaptés à l’étude de l’histoire corse.
Cependant, à la fin des années 70 survient un bouleversement majeur dans le cadre de la recherche : l’anthropologie sociale anglo-saxonne invente la notion de société
méditerranéenne. L’attention est mise sur les valeurs qui régissent les sociétés méditerranéennes comme l’honneur, la solidarité familiale ; valeurs inséparables des structures et des
comportements sociaux : la parenté, le clientélisme, les rapports de propriété, le droit pénal coutumier, etc.…
Intégrée à ces recherches, la Corse retrouve toute sa place dans le monde méditerranéen. Ce développement de l’anthropologie sociale ouvre un dialogue avec les ethnologues travaillant sur
d’autres secteurs de la Méditerranée, comme on l’a vu dans de nombreux colloques, dont les actes ont été publiés dans la revue
Études corses : «
Femmes corses et
Méditerranéennes » (1976) ; «
La mort en Corse et dans les sociétés méditerranéennes »(1979) ; «
Femmes et patrimoines dans les sociétés rurales de
l’Europe méditerranéenne »(1987) ; «
Banditisme et violence sociale dans les sociétés méditerranéenne »(1993)
[11]. L’insertion de la Corse dans le monde méditerranéen et dans l’ethnologie méditerranéenne s’est ainsi trouvée consacrée. Cela est peut-être à la
source d’une nouvelle façon de voir l’île et d’une nouvelle historiographie.
Conclusion : Exemple de fabrication d’une mémoire collective :
Pour conclure, cette énumération historiographique, Antoine-Marie Graziani parle de deux éléments de mémoire qui ont marqué son vécu personnel et qui contribue à démystifier les
mécanismes de construction d’une Mémoire collective à la fois populaire et érudite.
En 1992, José Stromboni et Antoine Graziani écrivent sur l’histoire des 3 pievi. A Campo, le 10 août 1615, jour de la Saint Laurent, au bout de 4 années de
revendications, la colère des populations des Trois pievi de Cauro, d’Ornano et du Taravo face au gouvernement génois, déterminent un groupe d’hommes à commettre, au cours de la fête patronale du
village, un des plus épouvantables massacres de la Corse à l’époque moderne. Gênes mènera en représailles une opération d’envergure : sept hommes seront pendus, plusieurs dizaines d’autres
seront mis aux galères.
Pourtant, cette révolte, annonciatrice par tant de points des révolutions de l’île au XVIIIème siècle, n’aura pas de postérité. Elle sera refoulée dans les esprits, ou repoussée dans le temps,
abandonnée à la mémoire orale et par là destinée à se perdre. Ainsi, durant longtemps, il n’existait pas de source hormis des écrits de Pierre-Paul Peretti, érudit.
Celui-ci s’est inspiré lui-même des documents d’un percepteur féru d’histoire et qui a recueilli ces informations chez les gens grâce à la mémoire orale. Antoine Graziani et José Stromboni, avant
d’entamer le dépouillement des documents eux-mêmes, avaient recherché chacun de leur côté ce qui restait chez les habitants des 3 pievi ce qui restait de la révolte et du massacre dans la mémoire
populaire. Ceux-ci ont voulu oublier cette sauvagerie et ont reconstruit une mémoire plus apaisée où les détails les plus violents ont été oblitérés.
Un autre exemple de cette construction d’une mémoire collective, nous est offert dans cette intervention. Originaire de Morsiglia, Antoine-Marie Graziani se souvient de
l’histoire de Mammi Corso, comme d’un moment où la mémoire orale rejoint les faits historiques.
Né dans le Cap Corse, Filippo de Pino, plus connu sous le nom de Mammi Corso, apparaît comme un personnage essentiel de l’histoire de Corse au XVIème siècle.
Converti à l’Islam, s‘emparant des biens et des personnes, pratiquant la politique de la terre brûlée, il sillonne la Méditerranée. Ainsi en mai 1560, la flottille de Mammi Corso
attaque-t-elle Centuri, puis Morsiglia où elle brûle une trentaine de maisons, fait main basse sur le trésor du couvent. Un peu plus chanceux, le supérieur des franciscains de Pino, ancien maître
d’école de Mammi, réussira à éviter le saccage. Il lui conseille d’aller à Morsiglia et à Centuri qui sont des villages de riches selon ses dires.
Ainsi, dans les villages de Morsiglia et de Centuri, le souvenir en est resté par le biais d’un dicton sur les gens de Pino. Cette histoire a été relatée par Filippini aussi
permettant de fixer le souvenir dans les mémoires villageoises.
Pour conclure, on peut dire que notre mémoire est construite par le souvenir populaire, mais aussi par des publications savantes qui sont soumises au plus grand nombre grâce à la presse et
aujourd’hui grâce aux médias notamment aux reportages d’une télévision régionale comme France 3 Corse. Comme le souligne
Patrick J. Geary, la mémoire «
jouait un rôle
fondamental dans la façon d’appréhender le monde contemporain… Ceux qui pouvaient contrôler le passé pouvaient commander l’avenir… »
[12]. La tentation a donc été grande chez les historiens du XIXème siècle et même du XXème siècle de manipuler leur passé, personnel, familial ou
collectif, de le recréer, éliminant ou conservant des éléments selon leur bon vouloir en cherchant toujours à organiser ceux-ci de façon à proposer une interprétation ayant valeur de programmes
pour le présent. A nous, d’aider avec vigilance à la construction quotidienne de notre mémoire.
Conclusion : pour aller plus loin Trous de Mémoire on-line.
[2] J. Renucci, La Corse, op. cit, p. 118.
[4] F. Pomponi (dir.), Le Mémorial des Corses, SARL le
Mémorial des Corses, Ajaccio, 1982.
[5] A. Casanova, La Révolution française en Corse, Privat, Paris, 1989.
[6] F. J. Casta, Santa Ristituda di Calenzana, Lescuyer, Lyon, 1977.
[7] J-A. Cancellieri, Bonifacio au Moyen Âge, Albiana, Ajaccio, 1997.
[8] P. Arrighi (dir.), Histoire de la Corse, Privat, Paris, 1971.
[9] F. Pomponi, Histoire de la Corse, Hachette, Paris, 1979.
[10] P. Antonetti, Histoire de la Corse, Robert Laffont, Paris, 1973.
[12] Cité in P.Geary, (1996), pp.24-25.